Celui qui vit et croit en moi ne mourra jamais.
HOMÉLIE de Claude Brissette, ptre
Évangile de Jean 11, 1-45
« Celui qui vit et croit en moi ne mourra jamais. »
Nous voulons en effet vivre longtemps et même ne jamais mourir. La longévité de la vie, vous le savez, s’est accrue de 30 ans depuis les 100 dernières années, du moins en Occident. Alors qu’on mourait à 60 ans au début du 20 e siècle, on meurt à 90 ans dans les années 2000. Les biologistes d’aujourd’hui, qui étudient les gènes, spécialement ceux du vieillissement, estiment qu’on en arrivera au cours du 21 e siècle à prolonger la vie jusqu’à 120 et même 140 ans; en maîtrisant les gènes du vieillissement (les radicaux libres que l'on arrive à détruire par les antioxydants), on assurera une qualité de vie supérieure même à un âge avancé. Et c'est sans compter sur ce nouvel apport considérable de l'intelligence artificielle (IA). Je connais plein de gens qui ont déjà une plus longue vie de retraité que celle de leur travail actif. On cherche à prolonger sa vie et à repousser la mort jusque dans ses derniers retranchements.
La mort inévitable
Mais si tard que nous mourions, nous mourons trop tôt et notre vie restera tronquée. Que de choses inachevées, imparfaites, inassouvies ! La vie, même la plus longue, est trop courte et elle nous laisse si peu de temps. Et quand on est un peu habitué, quand on a appris à vivre, c’est déjà le temps de partir, de quitter cette terre à laquelle on s’est attaché. Je me souviens de la réflexion de Claude Ryan apprenant qu'il ne lui restait que 48 heures à vivre: "Non, pas maintenant, disait-il, j'ai encore tant de choses à faire!"
Au moment où les liens avec les autres sont les plus solides et les plus profonds, il faut déjà les briser, se séparer, mourir. Et ce cri qui revient : « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort! » Pourquoi Dieu n’intervient pas, disons-nous souvent?
Pour Marthe, pour Marie, la mort de leur frère est une tragédie inacceptable. Pour Jésus, Lazare est un ami, sa maladie et sa mort lui font mal et la peine des deux sœurs ajoute à sa douleur. C'est comme ça pour nous aussi, n'est-ce-pas? L'évangéliste saint Jean nous dit qu’en se rendant au tombeau, Jésus pleura. Et on entend les murmures dans la foule : « Lui qui a ouvert les yeux de l’aveugle-né, ne pouvait-il pas empêcher Lazare de mourir ? » Pourquoi, en effet, Dieu n’empêche-t-il pas la mort, la souffrance, la guerre, les épidémies ?
Oui, il y aura une résurrection à Béthanie, ou plutôt une réanimation. Mais cet événement spectaculaire et dramatique, qui arrive juste quelques jours avant l’arrestation de Jésus au jardin de Gethsémani, sera un signe, une annonce, une révélation nouvelle et claire: «Moi, je suis la résurrection et la vie, celui qui croit en moi, même s'il meurt, vivra; quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais.» La source de vie annoncée à la Samaritaine, la lumière révélée à l’aveugle-né, jaillit maintenant en vie éternelle. Le message est clair et limpide.
Pâques au-delà du Vendredi Saint
Dans la société moderne, le bonheur matériel nous accapare, le plaisir passager, le confort à tout prix nous incitent à nous installer en permanence sur cette terre où nous ne sommes pourtant «qu' en transit ». La révélation de Jésus résonne donc comme une nouveauté. Le Père Henri Boulad, jésuite, écrit: "La mort n'a de pouvoir que sur le corps; elle est totalement impuissante face à l'amour. Seul celui qui a aimé sait que la mort est un mensonge, une illusion" (dans "Mourir, c'est naître", p63). Notre véritable demeure est au-delà du fini, du temporel ; la vie nouvelle est devant nous, "au-delà" de nous. Décidément la foi chrétienne va à l’encontre des valeurs véhiculées par notre monde. Une romancière contemporaine, Nelly Arcan (qui s’est enlevée la vie il y a quelques années), dont le père très croyant avait suspendu quelques crucifix dans le nouvel appartement où sa fille emménageait, question de la protéger, écrivait dans son roman autobiographique qu’elle n’avait jamais compris qu’on puisse, nous les chrétiens, avoir un mort pour Dieu, sur le crucifix. Si la vie du Christ s’arrête au Vendredi Saint, elle n’a aucun sens; elle est "folie pour les Juifs, scandale pour les païens", dira saint Paul.
Voilà pourquoi, devant la mort, le premier geste de Jésus à Béthanie est de faire enlever la pierre qui empêche ce contact avec la mort. Au matin de Pâques, cette même pierre sera enlevée, ouvrant une brèche, "un passage" (le mot pâque signifie "passage") . Désormais la mort est vaincue et cette victoire a pour nom Jésus : « Si le Christ n’est pas ressuscité, vaine est notre foi. », dira encore saint Paul. Le Christ par son amour a déjà franchi le mur insoutenable de la mort. La croix, disait saint Bernard, est insupportable, elle est "importable" sans l’amour. Retenons ces mots du poète: "Le Christ seul est capable de rouler la pierre et d'écrire l'aurore au bas de nos pages les plus sombres" (Fr.Trévedy). Déjà le philosophe Platon (IV e siècle avant JC) écrivait : « L’homme est une plante du ciel et non de la terre ». Et saint Augustin (IV e siècle après JC) affirmait la même chose avec des mots de la foi : « Tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre cœur ne sera satisfait jusqu’à ce qu’il repose en toi. »
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