Les créateurs de la bombe atomique racontent leur première réaction...

Le 16 juillet 1945, la première bombe atomique de l'histoire explosait dans le désert du Nouveau-Mexique. Cet instant, où « la nuit se transforma en jour », reste gravé dans la mémoire des témoins présents lors du test Trinity. Des scientifiques comme Feynman, Serber et Oppenheimer lui-même ont assisté, médusés, à la naissance de l'ère nucléaire. Quelles sensations et émotions ont traversé ces hommes face à cette puissance destructrice sans précédent ?
L'essai nucléaire Trinity représente un tournant majeur dans l'histoire de l'humanité. Cette première détonation atomique, supervisée par J. Robert Oppenheimer dans le cadre du projet Manhattan, a non seulement démontré la faisabilité d'une arme nucléaire, mais a également profondément marqué ceux qui y ont assisté. Les témoignages recueillis lors de ce test historique révèlent l'impact psychologique et émotionnel d'une technologie qui allait à jamais changer la face du monde.
L'instant où le ciel s'embrasa
Richard Feynman, physicien brillant, avait choisi une approche singulière pour observer l'explosion. Plutôt que d'utiliser les lunettes foncées fournies, il s'installa dans la cabine d'un camion face à Alamogordo, considérant que le pare-brise le protégerait des rayons ultraviolets nocifs. Malgré cette protection, il s'accroupit instinctivement lorsque l'horizon s'illumina d'un éclair éblouissant.
Lorsqu'il releva les yeux, Feynman observa une transformation chromatique saisissante : « Une grande boule orange, dont le centre extrêmement lumineux devient une sphère orange qui commence à s'élever et à bouillonner légèrement ». Ce spectacle surréaliste se poursuivit avec l'apparition de noirceur sur les bords, laissant place à « une grande boule de fumée avec des éclairs à l'intérieur du feu qui s'éteignent, la chaleur ». Ce n'est qu'une minute et demie après l'explosion que le scientifique entendit finalement le grondement assourdissant.
Bob Serber, situé également à 32 kilomètres du site, vécut une expérience similaire, mais avec une conséquence inattendue. Allongé face contre terre avec un verre de soudeur devant les yeux, il fut momentanément aveuglé lorsque, par fatigue, il abaissa sa protection au moment précis de la détonation. Sa vision ne revint que 30 secondes plus tard, lui permettant d'apercevoir une colonne violette s'élevant jusqu'à 9 000 mètres d'altitude.
Témoignages des scientifiques face à l'apocalypse
Les réactions des témoins oscillaient entre émerveillement scientifique et effroi existentiel. James Conant, surpris par l'intensité lumineuse qui envahit tout le ciel, crut pendant un instant que « quelque chose avait mal tourné » et que « le monde entier s'était embrasé ».
Joe Hirschfelder, chimiste chargé de mesurer les retombées radioactives, décrivit ce moment avec précision : « La froideur se transforma en chaleur ; la boule de feu passa progressivement du blanc au jaune puis au rouge tandis qu'elle grandissait et s'élevait dans le ciel ». Après environ cinq secondes, l'obscurité revint, mais « le ciel et l'air étaient emplis d'une lueur violette, comme si nous étions entourés d'une aurore boréale ».
Frank Oppenheimer, frère de Robert, fut particulièrement frappé par l'aspect menaçant du nuage radioactif qui se forma après l'explosion. Il se souvient de cette « nuée violette, vraiment brillante, noire de poussière radioactive, qui flottait là », générant une angoisse palpable : « On ne savait pas si elle allait monter ou dériver vers nous ».
Les sensations physiques rapportées par les observateurs
Les témoignages révèlent des sensations physiques intenses ressenties par les observateurs :
- une chaleur palpable à 32 kilomètres de distance ;
- une lumière si vive qu'elle traversait les paupières fermées ;
- un grondement qui rebondissait contre les montagnes lointaines ;
- un changement instantané de température dans l'air ambiant.
Robert Oppenheimer face à sa création
Le principal architecte de ce projet colossal, Robert Oppenheimer, vivait un moment de tension extrême. Allongé face contre terre à l'extérieur du bunker de contrôle, situé à environ 10 kilomètres du point zéro, il murmura : « Seigneur, ces affaires sont dures pour le cœur ». Un général de l'armée qui l'observait attentivement nota qu'Oppenheimer « respirait à peine » pendant les dernières secondes du décompte.
Lorsque l'explosion se produisit, son visage se détendit en « une expression d'immense soulagement ». Son frère Frank rapporta simplement qu'ils avaient probablement dit « Ça a marché ».
Isidor Rabi, physicien présent ce jour-là, fut marqué par l'attitude d'Oppenheimer après le test. Sa démarche reflétait celle « d'un homme maître de son destin », rappelant à Rabi un personnage de western : « Je n'oublierai jamais sa démarche ; je n'oublierai jamais la façon dont il est sorti de la voiture... Sa démarche était digne de High Noon... Une sorte de démarche acrobatique. Il avait réussi ».
Lorsque William Laurence, journaliste du New York Times, l'approcha plus tard pour recueillir ses impressions, Oppenheimer décrivit sobrement ses émotions face à la détonation comme « terrifiante » et « pas entièrement déprimante ». Après une pause, il ajouta avec gravité : « Beaucoup de garçons pas encore adultes lui devront la vie ».